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Christian Kuaté: « Avec mon Master, j’enchaine les petits boulots, c’est dommage »

ancien étudiant de l’université de Trento, en Italie.

Interview réalisée par Nadine Ndjomo

Vous êtes un camerounais ayant fait ses études en Italie. Qu’est-ce -qui vous a poussé à  choisir ce pays pour poursuivre vos études supérieures ?

C’est à 25 ans environ que j’ai fait le voyage en Italie en vue de continuer mes études. Après un cursus en gestion, option Commerce International, au Cameroun, mon désir était de m’inscrire dans un cursus qui me faisait vraiment plaisir : Philosophie.  Prosaïquement parce que j’avais un oncle qui vivait a Milan et qui pouvait m’héberger dans un premier temps en attendant que je fasse les formalités administratives nécessaires et que je m’inscrive à l’université.  J’ai toujours eu une grosse passion pour la philosophie et la littérature. Continuer mes études en Italie, en tout cas dans une université occidentale, dans ces nouvelles  disciplines, m’aurait permis de poursuivre mes rêves.

Combien avez-vous dépensé pour réaliser ce rêve?

Je suis arrivé en Italie après avoir fait un cours de langue italienne et passé avec succès l’examen final de B2. L’Italie et le Cameroun ont passé par le passé un accord selon lequel les jeunes camerounais désireux de se rendre en Italie pour raisons d’études pouvaient bénéficier d’un visa, la condition étant évidemment d’avoir un Baccalauréat en poche, d’avoir passé l’examen de langue final, et d’avoir fait une demande de préinscription dans une université italienne. Le choix de l’université s’est fait assez aisément. A cette époque, un de mes oncles vivait en Italie, à Milan. Mais la ville de Trento était réputée être la ville estudiantine par excellence, la ville avec le meilleur enseignement universitaire, et où les étudiants bénéficiaient d’une des meilleures prises en charge et conditions de vie en Italie. Et comme mon oncle de Milan avait des connaissances à Trento, c’est à Trento que je me suis inscrit.  Précisément, l’étudiant à Trento pouvait bénéficier d’un logement, d’une bourse d’études et de l’exonération des taxes universitaires. Mon cursus universitaire ne m’a jamais rien couté. Tout mon cursus universitaire s’est fait grâce à une bourse d’études. Il ne s’agit pas d’une bourse d’excellence. Pour en bénéficier, il suffit de démontrer que la situation familiale ne permet pas de s’acquitter des frais universitaires. Après quoi, l’université exige un minimum de crédits à faire chaque année pour continuer à en bénéficier.

L’obtention du visa a-t-il été facile ?

L’obtention du visa a été assez aisée, étant donné qu’il rentrait dans une procédure préétablie. Du moment où le candidat au voyage passe avec succès l’examen de langue, présente son diplôme de Baccalauréat, et fait une préinscription dans une université italienne, son dossier de demande de visa se poursuit de façon assez automatique.

Une fois en Italie, comment s’est passée la première semaine à l’université ?

En Italie, les premiers temps à l’université ont été assez ardus. Il fallait s’adapter à tout: le climat (étant en septembre, il commençait sérieusement à faire froid, et mes vêtements contre le froid,  achetés au Cameroun, n’étaient pas assez chauds), l’alimentation (j’ai souffert de constipation pendant un certain temps), la langue que je ne maitrisais pas parfaitement. Et puis, étant à l’université, j’avais du mal à saisir les explications des professeurs, de sorte que je devais fréquemment demander les notes de cours de mes camarades pour repasser mes leçons. D’ailleurs, durant ces premiers temps, j’eus besoin d’un répétiteur pour me permettre de vite me préparer en vue d’un de mes examens.  Quand je parle des premiers temps, il s’agit des 3 ou 4 premiers mois. Après quoi, les choses se sont passées beaucoup mieux.

Quid du système d’évaluation ?

Les examens sont oraux et écrits, c’est à dire que certains sont oraux, d’autres écrits, d’autres mixtes. Certains modules, volumineux, se terminent par un premier volet d’examen écrit, et puis, en cas de succès, par une seconde étape, orale. Moi, en faculté de philosophie, j’ai eu beaucoup plus d’examens oraux qu’écrits. L’examen oral a l’avantage de ressembler beaucoup plus à une discussion qu’à une série de questions réponses, l’enseignant dialogue avec l’étudiant, et évalue de façon plus pertinente ses connaissances, puisque l’étudiant doit faire preuve de spontanéité, ne peut par exemple pas tricher, etc. Mais l’examen oral est aussi un examen stressant, beaucoup d’étudiants perdent leurs moyens devant l’examinateur, et préfèrent donc les examens écrits.

N’avez-vous pas de regrets d’avoir choisi la philosophie, qui n’a pas beaucoup de débouchés ?

J’ai choisi la philosophie parce que je voulais finalement faire une filière qui me plaisait. Au Cameroun j’avais jusque là fait l’école de gestion, une orientation pratiquement décidée par mes parents. Une fois en Italie, j’ai opté pour la philosophie. Maintenant, est-ce que j’éprouve des regrets? Parfois oui. Il me semble des fois que j’avais sous-estimé à quel point la philosophie est dévalorisée. Mais bon, ce qui est fait est fait, et il faut juste apprendre à tirer le meilleur de ses propres expériences.

Vos diplômes camerounais ont-ils facilement été  acceptés à l’université de Trento ?

L’Italie a adopté le système de correspondances de diplômes camerounais. C’est à dire que, de même qu’au Cameroun un détenteur de Bac A ne peut pas entrer en faculté de médecine, de même ce bachelier, en Italie, ne pourrait pas entrer en faculté de médecine. De mon coté, mes diplômes ont été bel et bien acceptés, parce qu’ayant un Bac A, je m’inscrivais en faculté de philosophie

Vous avez terminé vos études. Et actuellement vous êtes employé. Dans quel secteur exercez-vous ?

Depuis l’obtention de mon diplôme de Master, j’enchaine les petits jobs, ce qui est vraiment dommage, étant donné que j’ai un Master en philosophie. Il faut dire, en passant, que l’Italie est très particulier en Europe sur ce plan. Le marché du travail n’est pas très dynamique, et les Italiens eux-mêmes s’enfuient à l’étranger après avoir obtenu leur diplôme, parce que le marché du travail n’est pas capable de résorber la masse des étudiants qui sortent chaque année des universités. Dans mon cas précis, je me console à l’idée que les petits jobs me laissent une certaine marge de temps pour m’adonner à ma passion de toujours: l’écriture.

Avez-vous été victime de racisme au Campus ?

Moi personnellement je n’ai pas vécu de situation qui m’a fait penser au racisme. Dans la vie en société, oui, mais à l’université, non. Peut-être parce que j’étais dans une filière humanistique. je me rappelle que mes compatriotes, qui étudiaient les sciences ou l’informatique, me rapportaient régulièrement des épisodes de discrimination au sein de leurs faculté respectives.

Vous vivez en Italie depuis plus 10 ans, êtes-vous parfaitement intégré ?

Je crois que le sujet de l’intégration comporte au moins deux aspects: d’abord ma capacité à moi à faire mien le nouvel environnement, c’est-à-dire à m’acclimater. Ensuite il y a la dimension humaine, en d’autres termes le fait de me faire accepter des autres, de faire société avec eux. Dans la question précédente, j’ai déjà parlé de mes difficultés à m’habituer aux aliments de l’Italie, à ses environnements, et de mes difficultés à maitriser la langue, tant au niveau de l’écoute, du parler que de l’écrit. Tout cela prend indubitablement un certain temps. L’intégration sociale renvoie surtout au phénomène pernicieux des discriminations et du racisme. De ma propre expérience, il me semble que l’intégration sociale soit beaucoup plus difficile, puisque de toutes les façons, aussi longtemps que l’on vit dans une société autre que la sienne propre, on demeure un étranger, c’est-à-dire un élément que les autres, les natifs, regardent toujours avec suspicion, non sans un certain dédain, même inconscient. A tout moment de la vie quotidienne peut émerger une décision relevant de la discrimination. De sorte que l’intégration, du moins l’intégration totale, parfaite pour ainsi dire, n’est jamais qu’une illusion.

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