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Soumbiane Hamadjoda: « Je suis diplômé et je souhaite travailler pour être autonome »

Étudiant à l’université de Yaoundé I et déficient visuel.

Interview réalisée par N.N

Vous êtes malvoyant et étudiant à l’université de Yaoundé II. Quelle filière faites-vous dans cette institution universitaire ?

A l’université de Yaoundé II, je fais management des compétences. Je suis à ma première année là-bas. Je viens de l’institut supérieur Matamfen. J’y ai obtenu une licence. Je m’appelle Soumbiane Hamadjoda. Je suis originaire de l’Extrême-Nord, de Maroua. J’ai fini mes études secondaires à Maroua et j’ai décidé de poursuivre avec le supérieur à Yaoundé. Je suis âgé de 28 ans.

Comment êtes-vous devenu malvoyant ?

Je ne suis pas né malvoyant. J’ai grandi normalement jusqu’à 9 voire 10ans. C’est à partir de ce moment que j’ai perdu la vue. Le mal a commencé pendant un examen. Nous faisions la copie. A l’époque, je fréquentais l’école bilingue gouverment bilingual primary school, située sur l’axe de Ouro-tchedé, à Maroua. C’était en 1998, 1999 et 2000. Quelques jours après l’examen, J’avais acheté le cahier, j’ai écrit mon nom. Et le matin, je me suis réveillé et j’ai commencé à ne pas voir. Mes yeux ont commencé à faire très mal. À la maison, on pensait que c’était le mal d’yeux, et que ça va passer. On ignorait que c’était plus grave que cela.

Lorsque les maux d’yeux ont commencé, avez-vous consulté un médecin ?

C’est vrai qu’on a négligé au début. On croyait que c’était le mal d’yeux habituel, qu’on appelle conjonctivite et que c’était passager. Mais nous nous sommes trompés.  Quand nous sommes partis pour la consultation, c’était tard. J’ai été hospitalisé à Maroua, à l’hôpital de Mokong, c’est sur la route de Mokolo. J’y suis resté deux mois. Le médecin a demandé à mes parents de revenir avec moi. A ce moment-là, je voyais encore un peu. Mais la vue partait progressivement. À l’hôpital, le médecin nous a dit que c’était la cataracte. Et qu’il était impossible d’opérer ; car le risque était énorme. Et que le mal était irréversible, même si, on opérait. Après cela, je suis resté à la maison.

Que s’est-il passé par la suite ?

Mes parents ont cherché une école pour aveugle. On a contacté une maman qui avait un fils qui a avait le même problème. Elle m’accompagnait à l’école des malvoyants à Maroua founangué.  De là, j’ai trouvé d’autres malvoyants, avec l’expérience, qu’ils ont vécue, je me suis dit que je n’étais pas le seul. Là-bas, on a appris ce que peuvent faire des malvoyants et ce qu’ils ne peuvent pas faire. À un moment, nous avons commencé à faire le sport, mais, ce n’était pas trop professionnel. Là-bas, j’ai appris le braille, comment marcher, comment arrêter un  taxi, comment prendre la moto. Après avoir perdu la vue, mes parents et moi avons fait  le tour des hôpitaux pour essayé de me soigner, mais cela n’a pas été positif. Devenu malvoyant, mes parents m’ont inscrit dans un centre de formation pour ma réhabilitation. Il fallait que je recommence une autre vie. Que j’apprenne à vivre autrement. C’est ainsi que je me suis réadapté en apprenant le braille, la vannerie… Comme à l’époque, il n’y avait pas d’inclusion à l’Extrême-Nord, les malvoyants ne fréquentaient pas avec les valides.  J’ai demandé à venir à Yaoundé.

Qu’êtes-vous venu chercher à Yaoundé ?

Je suis venu à Yaoundé en 2006/2007. Quand je suis arrivé, il était question que je continue avec les études.  J’ai toujours aimé le sport, le football. C’est vrai que j’ai commencé à aimer le karaté, mais étant malvoyant ce n’est déjà pas possible, puisque c’est un sport à distance.  Par contre, ce que les malvoyants peuvent faire, c’est le judo, la lutte, toutes les disciplines qui se pratiquent corps à corps. Il y a aussi le football dont je me suis imprégné. Ce qui m’a permis aussi d’être dans l’équipe nationale de Cecifoot, pour le football de déficience visuelle. Ce n’est pas facile avec la situation sociale, mais on fait avec. J’ai demandé à venir à Yaoundé, pour bénéficier de cette formation. Arrivé à Yaoundé, je me suis inscrit pour continuer les études normalement, avec les autres, qui n’avaient pas de problèmes de vision. Au secondaire, dans ma salle de classe, j’étais le seul malvoyant. J’ai évolué jusqu’à la classe de terminale, ainsi.  De la classe de 1ère et au niveau 3, à Matamfem supérieur, j’étais le seul aveugle.

Pourquoi avez-vous choisi de faire ressources humaines à Matamfen ?

Lorsque j’ai fini mes études secondaires au collège adventiste au quartier Nlongkak, j’ai beaucoup causé avec le conseiller d’orientation. C’est suite à cette causerie qu’elle m’a conseillé de faire cette filière. Car, je disais soit je fais le droit, soit je fais management, si on accepte de m’inscrire dans le privé.  Ceci pour essayer de comprendre l’homme et ses capacités étant déficient et étant normal.

Matamfem supérieur un institut privé d’enseignement supérieur (Ipes), où la scolarité coûte plutôt chère. Qui finance vos études ?

Ce sont des amis qui financent mes études. Ici à Yaoundé, je vis seul. Je fais la cuisine moi-même. C’est avec l’aide des amis que j’ai tout appris. J’utilise pour cela le gaz automatique et je suis tout avec mes sens. Je sais que quand l’huile chauffe, il faut mettre l’oignon puis la tomate ainsi de suite. C’est aussi moi qui lave mon linge. Bref je fais tout à la maison.

Comment avez-vous fait la rencontre de vos bienfaiteurs européens ?

La première bienfaitrice que j’ai rencontrée,  c’était le jour où je partais déposer mes dossiers pour faire le Cep. Elle a  vu comment je me battais pour déposer les dossiers et elle est venue vers mois, et m’a demandé s’il y a quelqu’un qui s’occupe de moi, pour les études ? Elle m’a posé tant de questions et elle a pris mon numéro pour qu’on puisse se rencontrer. Je suis allé la voir et après elle a décidé de me mettre dans un centre de formation à Anguissa, après mon Cep. Elle m’a inscrit dans un centre. Elle m’a logé. Elle prenait soin de moi. C’est dans ce centre que j’ai fait la 6ème.  C’est aussi dans ce centre que j’ai rencontré des dames. Une italienne et une belge, qui sont devenues des amies. Les deux m’ont proposé de m’aider à financer mes études.

Comment faites-vous lorsque vous avez des difficultés à la maison ? Pour vous déplacer ?

Les difficultés, ils n’en manquent pas. Mais à la maison, je n’ai pas de problèmes ; puisque je maitrise ma maison. Quand je connais un environnement c’est facile pour moi de me déplacer, sauf si on a mis une nouvelle chose en route. Le problème se pose lorsque c’est un nouvel environnement. Je viens de m’inscrire à Soa, c’est donc un environnement à découvrir. Mais dans mon ancien établissement, je me déplaçais déjà, je maitrisais déjà les amphithéâtres. Je me déplaçais vers ma salle de classe sans difficulté, je prenais mes cours soit en presse soit avec mon ordinateur.

On dit de manière triviale que lorsqu’une personne est déficiente visuelle ses autres sens sont d’avantage développés, est-ce vrai ?

C’est ce que j’appelle la réadaptation. Car, lorsqu’on ne voit pas, on fait beaucoup plus attention à l’ouïe qui se développe. Donc toutes les activités, c’est l’ouïe, c’est le toucher. La différence entre celui qui voit et celui qui ne voit c’est seulement la vue. Du coup, c’est la tête qui réfléchit. On peut trouver un malvoyant qui réfléchit, tout comme on peut trouver celui qui ne réfléchit pas. Ce n’est pas parce qu’un malvoyant est intelligent que tous les malvoyants sont intelligents et ce n’est pas parce qu’un malvoyant l’est moins, que tous les autres malvoyants le sont.

Jusqu’où comptez-vous allez dans vos études supérieures ?

J’ai l’impression que plus j’évolue, plus j’ai envie d’aller loin. C’est vrai qu’il y a des gens qui m’aident mais, il faut l’autonomie. Car, à un certain moment, je serai coincé. J’ai fréquenté, je suis diplômé, mais je ne travaille pas. Je vais poursuivre les études. Dans le contexte africain, lorsqu’on ne travaille pas c’est difficile de s’assumer. Mais je fais de mon mieux pour jouer mon rôle de grand frère.

Y-a-t-il quelque chose qui vous fait mal particulièrement?

Lorsqu’on a un handicap, on cherche à se réadapter. On ne revient pas sur ce qui ne va pas. Il existe des difficultés partout, chez les voyants comme chez les malvoyants. Ce qui me dérange le plus c’est la vue. Lorsque j’ai envie de voir une photo par exemple et que je n’y parviens pas, cela me dérange.

Et sur le plan privé ?

J’ai une petite amie. Elle n’est pas malvoyante. Je me suis dit qu’il faut avoir une petite amie qui peut m’aider à faire des choses comme la lecture et d’autres choses. C’est très important.

Quels messages pouvez-vous adresser aux parents, au gouvernement ?

Aux parents qui ont des enfants malvoyants, je leur demande de prendre soin de leurs enfants. Dès qu’un enfant se plaint d’un mal, qu’ils le conduisent immédiatement à l’hôpital. Et au gouvernement, de recruter les déficients visuels compétents. Car, si un aveugle était au gouvernement, cela éviterait les exclusions dans les familles ; comme c’est actuellement le cas. C’est malheureux.

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