Pr Falna Taubic : il faut se garder de confondre les universités d’Etat dans les régions aux universités régionales 

sociologue, enseignant à l’université de Ngaoundéré.

Interview réalisée par Bertrand Ayissi

Le président de la République a créé courant février 2022 trois Universités d’Etat à Bertoua, Région de l’Est ;  à Garoua, Région du Nord et à Ebolowa, Région du Sud. Comme suite logique, le 03 juin 2022, il a procédé à la nomination des recteurs et présidents de conseils d’administration desdites universités. Quels commentaires vous inspirent ces actes présidentiels ?

La nomination des recteurs des universités de Bertoua, Ebolowa et Garoua, par décret présidentiel du 03 juin 2022, concrétise le projet politique relatif à la diversification de l’offre de formation de l’enseignement supérieur au Cameroun. Il reste aux promus de mériter cette confiance placée en eux par le président de la République. Ils doivent faire preuve d’innovation en accélérant le processus de professionnalisation des enseignements à l’effet de faciliter l’insertion socioprofessionnelle des jeunes camerounais. En effet, à l’occasion de son discours du Nouvel an adressé à ses compatriotes, le Président Biya a relevé ce qui suit. Pour rétablir la justice en accordant à ses compatriotes la chance d’accéder de manière équitable à l’enseignement supérieur, il a créé ainsi qu’il l’a promis trois Universités d’Etat. De toute évidence, la création de ces Universités enrichit l’offre de formation dans l’enseignement supérieur au Cameroun. Désormais, chaque Région du Cameroun est dotée d’une Université d’Etat, en plus des Instituts de l’Enseignement Supérieur. La création de ces Universités facilite désormais l’accès à la formation à l’enseignement supérieur aux Camerounais qui résident dans ces Régions. Le Nord-Cameroun, dont je suis originaire par le hasard de l’histoire, est désormais inscrite dans l’histoire de l’enseignement supérieur. Faut-il se rappeler que cette partie du territoire camerounais n’a pu être dotée d’une Université qu’en 1993,  soit plus trente ans après la création de la toute première Université au Cameroun ? La deuxième ayant été créée en 2008. Pendant longtemps, le Nord-Cameroun était spécialisée dans l’offre de formation en Ecoles Inférieures,  Ecole Normale des Instituteurs Adjoints (ENIA), Ecole Normale des Instituteurs (ENI), Ecole des Infirmiers (EI), Ecole des Infirmiers Diplômés d’Etat (EIDE),  Ecole Technique d’Agriculture (ETA), Collège Régional d’Agriculture (CRA)… Le Président Biya, à travers ce décret, a fait rattraper l’histoire en la matière.

Avec ces trois nouvelles Universités, l’on dénombre désormais onze universités d’Etat au Cameroun. Mais le chômage se fait de plus en plus endémique. Comment pensez-vous que toutes ces Universités vont-elles le résorber ?

Les questions liées à l’accès à l’emploi constituent des préoccupations mondiales. Elles ne sont pas une spécificité camerounaise. Les Universités camerounaises peuvent cependant apporter une solution à ce problème, à condition que les universitaires marquent un pas décisif quant à la professionnalisation des Universités à travers la création des filières innovantes. Comme aime bien le signifier le chancelier des ordres académiques, le Pr Jacques Fame Ndongo, il est question d’allier le savoir savant au savoir-faire.

La création des Universités s’est accompagnée des marches de soutien au Chef de l’Etat. Quel est le sens que revêtent ces marches ?

Elles s’inscrivent dans les anthropologiques africaines qui voudraient qu’on dise toujours merci à celui qui donne, quand bien cela relèverait de son devoir et de ses prérogatives. Ce n’est pas un mal en soi que de dire merci. D’ailleurs, quelle obligation le président Biya avait de créer les Universités ? Son prédécesseur n’en avait créé qu’une seule pendant 25 ans. Il faudrait cependant se garder de confondre les Universités d’Etat dans les Régions aux Universités régionales.

Vous faites bien de le dire, Pr Falna. Quelle différence existe-t-il entre Université d’Etat et Université régionale ?

Les Universités sont des institutions de production et de diffusion de connaissances. Elles définissent le contenu de leurs enseignements et de recherches qui y ont  cours selon les priorités qu’elles se fixent et les champs d’intérêt de leurs corps professionnels. Ce sont des Etablissements Publics Administratifs qui jouissent d’une certaine autonomie bien que recevant des subventions de l’Etat et étant sous la tutelle du Ministère de l’Enseignement Supérieur. Elles sont dédiées à l’enseignement supérieur complexe formellement autorisées à proposer et à délivrer les diplômes de haut niveau (Licence, Master Doctorat). Elles accueillent en leur sein toute personne désireuse d’y recevoir des connaissances à condition que cette dernière se conforme aux règles qui régissent leur fonctionnement et ce, sans distinction de race de tribu, de religion et de sexe… Les Universités sont ouvertes à l’Univers. Elles sont dites d’Etat pour la simple raison qu’elles sont l’émanation du pouvoir et sont créées par un acte politique (décret du Président de la République). Et c’est pourquoi la tutelle est assurée par un démembrement du gouvernement, à savoir le Ministère de l’Enseignement Supérieur dont le Ministre est d’ailleurs le chancelier des ordres académiques. Vous comprenez pourquoi elles sont des Universités d’Etat situées simplement dans les Régions. Il ne faudrait pas, dès lors, les confondre aux Universités régionales, c’est-à-dire appartenant aux Régions, aux communautés. Malheureusement, les représentations collectives veulent en faire des propriétés communautaires, régionales dans un contexte ou l’ethnie apparait de plus en plus comme une force de frappe sociopolitique.

Comment comprendre ces revendications communautaires dans une République qui est la nôtre ? L’exemple qui retient l’attention aujourd’hui est celui de l’Université de Ngaoundéré à laquelle vous appartenez.

Les Universités, en tant qu’institutions, sont des pourvoyeuses d’emploi et de position de pouvoir. Pour son fonctionnement optimal, elles associent au personnel enseignant, un autre personnel non enseignant dit personnel d’appui. Il faudrait ajouter à ces deux premières catégories une autre, le personnel administratif constitué des fonctionnaires qui peuvent y être affectées ou nommées. Les Universités sont des bureaucraties qui utilisent un personnel. Des lors, elles constituent  des lieux de convoitises, de recherche d’emploi et de conquête de position de pouvoir qui génèrent des avantages, du prestige. Les acteurs sociaux qui sont des stratèges instrumentalisent la communauté pour bénéficier de ces avantages dont je parle. Pour reprendre l’exemple de l’Université de Ngaoundéré à laquelle vous faites allusion, il faut simplement regretter que des acteurs sociaux puissent agir encore de nos jours ou la liberté d’association est consacrée par la loi sous maquis. S’il est permis de penser que ces revendications sont légitimes, pourquoi ces auteurs agissent à visage couvert ? Il s’agit simplement des individus qui masquent leur incapacité et leur médiocrité à travers ces revendications ombrageuses dont l’objectif est simplement de conquérir des positions de pouvoir personnel qui leur profitent,  mais non pas aux membres de leur communauté. Ces revendications doivent désormais être encadrées et contrôlées par la puissance publique parce qu’elles instaurent un climat de suspicion à tous les niveaux, perturbent la sérénité en milieu professionnel et peuvent déboucher au trouble à l’ordre universitaire. Elles génèrent la xénophobie, l’intolérance. Fort heureusement, nous n’en sommes pas encore à ce niveau. Aucune communauté ne peut se prévaloir d’avoir en son sein toutes les compétences. L’Université, en tant qu’institution de production et de diffusion du savoir, a besoin des compétences pluridimensionnelles qui transcendent la communauté, l’ethnie, la religion… Il est cependant louable que les nouvelles Universités créées constituent le creuset de la justice sociale et de l’équité pour assurer un vivre ensemble profitable à tous. L’application de la circulaire du Ministre d’Etat, Ministre de l’Enseignement Supérieur, circulaire relative à la discrimination positive est un instrument adéquat pour assurer cette justice sociale et l’équité. Elle est malheureusement bafouée.

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