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Daniel Nadjiber: « Imprimer des manuels scolaires en Turquie et en Chine est moins coûteux»

éditeur camerounais.

Interview réalisée par Nadine Ndjomo

L’école reprend dans quelques mois. Et vous, éditeurs, êtes au cœur des préparatifs, notamment en ce qui concerne la disponibilité des manuels scolaires dans les différentes librairies du Cameroun. Tout se passe bien ?

Les éditeurs camerounais et les éditeurs inscrits sur la liste officielle des manuels scolaires au Cameroun, ont signé un engagement avec l’Etat et à travers la commission des manuels scolaires afin de rendre les livres disponibles avant la fin du mois de juillet. Ils ont passé leur commande à temps. Certains ont déjà des conteneurs qui sont au niveau du Port de Douala. Et pour d’autres éditeurs, les conteneurs sont en mer en train de venir au Cameroun. A date, nous pouvons dire que tout est presque prêt pour que le livre soit disponible à la date indiquée. Le calendrier sera respecté. Pour les éditeurs qui ont imprimé localement, les livres sont déjà disponibles sur le marché. Maintenant, pour les livres qui sont au programme depuis 2019, les ouvrages sont disponibles. Les libraires ont déjà commencé à faire les achats. Donc, en matière de livres, nous n’avons pas de soucis cette année.

Et à votre niveau spécifiquement, quels sont vos livres retenus dans la liste officielle des manuels scolaires ?

Moi, en tant qu’éditeur, tous mes livres sont déjà prêts. Le conseil du manuel scolaire a retenu plusieurs de mes livres. C’est ma maison d’édition qui produit les livres de latin pour les classes de 6eme, 5eme, 4eme et 3ème. En plus de ces livres, il y a Bonjour Cameroun 1, Bonjour Cameroun 2, Bonjour Cameroun 3, Bonjour Cameroun 4, qui sont des livres d’enseignement de langue chinoise.

Les avez-vous imprimés sur place ou à l’étranger ?

Tous mes livres sont imprimés à l’étranger, précisément à Istanbul en Turquie, et en Chine. Pour mes livres de langue chinoise, je les ai imprimés en Chine, pour des raisons précises, notamment la langue. En les imprimant localement, on court le risque d’avoir des pages inversés, des pages qui se mélangent. Quant aux livres de latin, je les imprime en Turquie.

Comment se passe la rédaction d’un manuel scolaire, le cas des livres de langue chinoise par exemple ?

La rédaction des livres se fait par des auteurs camerounais. Nous travaillons avec le Dr Didier Nama, qui a été nommé inspecteur national de langue chinoise. C’est lui qui a dirigé l’équipe d’auteurs camerounais qui ont rédigé l’ouvrage  » Bonjour Cameroun  », puis un ouvrage d’enseignement de langue chinoise pour les pays d’Afrique francophone.

Combien de temps peuvent mettre les auteurs pour rédiger ces manuels scolaires ?

La rédaction d’un manuel scolaire est un travail qui prend beaucoup de temps. Le Dr Didier Nnama a rédigé ce manuel lorsqu’il était encore à l’université de Maroua. Il a cherché des éditeurs. Cela n’a pas été facile pour lui. Il s’est renseigné au niveau du ministère des Enseignements secondaires. Là-bas, on lui a donné une liste d’éditeurs. Il a échangé avec eux. Et finalement, son choix s’est porté sur ma modeste personne. Nous avons d’abord publié le premier tome  » Bonjour Cameroun 1 »et après, il a rédigé les autres tomes. Travailler sur un livre scolaire prend au moins deux à trois ans.

Et alors, pourquoi imprimer à l’étranger ? La Chine, c’est loin. La Turquie aussi n’est pas la porte d’à côté…

Alors, on imprime à l’étranger pour plusieurs raisons. Déjà, l’appel d’offre pour la sélection des livres sur la liste officielle d’enseignement primaire, maternelle et secondaire au Cameroun, c’est un appel d’offre ouvert au monde entier. Tous les éditeurs du monde entier sont autorisés à soumissionner. Ce qui veut dire que les conditions de compétition doivent être les mêmes. Si je vais déposer ma proposition avec les prix des éditeurs camerounais, je vais gagner la bataille de prix parce qu’imprimer en Turquie ou en Chine, me revient moins cher qu’imprimer au Cameroun. Et donc, je ne peux répondre aux préoccupations de l’Etat en baissant le prix. Vous savez que l’objectif de l’Etat est que les livres soient moins chers, de telle sorte que les ménages ne souffrent pas. C’est pour cette raison que nous devons relever ces défis. Nous vivons dans un monde global, dans un village planétaire. Chaque éditeur se bat à chercher où il peut produire moins cher afin de satisfaire les attentes du gouvernement camerounais.

Mais cela revient à des centaines de millions FCfa, on imagine ?

Effectivement, cela à un coût. Croyez-vous que c’est en produisant au Cameroun qu’il n’y a pas de coût élevé ?  En produisant au Cameroun, si c’est moins cher, cela revient à une fois et demi du prix auquel nous imprimons à l’étranger. Je vous prends un exemple. Pour un livre imprimé sur le marché camerounais, le prix homologué est à 1500 FCfa ; alors qu’à l’étranger, l’imprimerie vous revient peut-être à 1100 FCfa.

Et quand on essaie d’évaluer, l’addition du transport n’est-elle pas salée ?

Le coût du transport ne représente absolument rien. Quand un Indien ou un Brésilien, voire Ukrainien te dit : j’imprime ton livre à 500 FCfa, le transport est compris. Et ce, jusqu’au port de Douala. Du coup, même si je dois payer des services au niveau de la Douane, cela ne permet pas de gonfler mon chiffre jusqu’à 1100 FCfa.

Mais à vous entendre, on a l’impression que quand un livre est imprimé localement il n’a pas trop de valeur ?

Je n’ai pas parlé de valeur. Moi je parle de coût, de compétitivité. Un exemple : moi j’imprime à Yaoundé, vous vous imprimez en Chine, est-ce que nos livres, nos deux manuels ont la même valeur ? D’abord regardez ce qui se passe pour la commission, il y a la barrière de la sélection. L’Etat attend par exemple le livre l’année prochaine. L’Etat décide que le livre-là ne dépasse pas 2000 FCfa. Moi, en tant qu’éditeur, si je veux vendre le livre à 2000 FCfa aux parents, cela veut dire que j’ai l’obligation de céder le livre à un distributeur avec 25% de réduction. Le livre coûte 2000 FCfa, il faut que mon distributeur prenne le livre chez moi à 1500 et que dans les 1500 FCfa, il faut que je paye le droit d’auteur à 200 FCfa, c’est-à-dire 10%. Si j’imprime le livre à 1300 FCfa, je n’ai rien comme bénéfice. Mon personnel, je le paie comment ? Comprenez-vous ? Il y a une comptabilité analytique des coûts qui me dit comment je fais pour être compétitif. Je commence à demander les devis sur les livres de 160 pages tout en couleur ; voilà le cahier de charges. 160 pages formats, 17 par 25 centimètres. Et lorsque je l’ai fait, par la suite, je fais la demande auprès des imprimeurs Turques, Indiens, pour me permettre de voir si je réponds à cet appel d’offres ou pas. C’est à partir des prix dont je dispose que je fais donc mon offre au gouvernement camerounais après avoir ainsi mobiliser les auteurs qui lisent et à qui on verse également des fonds pour le séjour de rédaction. Une fois que j’ai fini, je vais produire les spécimens en six exemplaires dont trois anonymes et trois avec toutes les références de l’éditeur qu’on va déposer à la commission. La commission va faire la sélection. Tous les livres sélectionnés ont les mêmes valeurs pour moi. Mais maintenant, il faut produire en masse pour les rendre disponibles aux parents. J’ai fait mon calcul analytique avec peut-être une offre brésilienne qui est un prix compétitif pour moi, j’ai gagné le marché. Et maintenant, je viens imprimer chez le Camerounais, je vais payer deux fois plus cher, et entretemps, je ne peux plus payer mes auteurs, et remettre au distributeur, les 25% qu’ils doivent avoir. C’est moi qui perd dans ces conditions et l’année prochaine, je serai incapable de payer mon bailleur. Donc, pour éviter que pareille situation ne se produise, ce travail analytique qui est fait, permet à chacun, quand il s’engage auprès du gouvernement, de réaliser le marché ou pas. Et donc, quand la liste sort, je ne perds pas le temps. Dès que j’ai mon BAT, le bon à tirer de la part de la commission, j’envoie à mon fournisseur qui m’a permis de gagner le marché. Voilà comment ça fonctionne.

Quelles sont les étapes qui conduisent à la sélection des manuels scolaires ?

Le processus, qui conduit à la sélection du manuel scolaire, est simple. Au début ou alors à la fin d’année, l’Etat lance un appel d’offres pour la sélection des manuels scolaires. Par exemple, pour les classes de Cours Moyen 2, l’appel a déjà été lancé depuis le mois de mai dernier pour la sélection de manuels scolaires qui aura lieu en février prochain 2022.  Dans cet appel d’offres, il y a le cahier de charges, c’est-à-dire qu’est-ce que l’Etat attend de ces livres-là. Le manuel scolaire doit répondre à l’approche par compétence, c’est la méthode qui est actuellement en vigueur. Spécifiquement, on va dire que le livre ne dépasse pas 180 pages. Il doit varier entre 150 et 180. Pour les livres de français par exemple. Tous les livres doivent être en couleur, car c’est pour les enfants. Et il faut que le contenu prenne en compte l’aspect genre. L’aspect unicité du pays.  L’aspect éthique, l’aspect déontologique, tous ces aspects doivent être pris en compte que ce soit en histoire, géographie, français et le reste. Voilà la commande de l’Etat pour produire le Camerounais de demain. Chaque maison d’édition va donc recruter ses auteurs, écrire des livres et venir déposer à la commission. On paye par livre 50 000 FCfa au trésor public. Une fois que le livre est déposé, au niveau de la commission, la commission va donc s’adresser aux ministères des Enseignements secondaires et celui de l’Education de base. Pour que ces deux administrations mettent à la disposition de la commission des évaluateurs. Ce sont les ministres qui désignent les évaluateurs, ce n’est pas la commission. Chaque ministère va désigner les évaluateurs et ils les mettent à la disposition de la commission. Les évaluateurs sont désignés en fonction des disciplines mathématiques, histoire, français. Les évaluateurs se penchent sur le contenu du livre déposé par chaque maison d’édition. Il y a les trois livres anonymés, c’est-à-dire la couverture est toute blanche, il n’y a rien, aucune référence. Et il y a aussi la version qui a le nom de l’auteur et le prix que l’éditeur va proposer. Le contenu est noté et a un nombre de points donnés. Maintenant, les fautes éventuelles ont aussi des points en réduction, le prix proposé. Après la lecture des évaluateurs, il y a ce qu’on appelle l’évaluation administrative. On vérifie si la société qui soumissionne est en règle avec l’Etat. Votre dossier fiscal est-il en règle, si votre pouvoir financier vous permet de produire 200.000 ou 300.000 exemplaires pour satisfaire la demande et puis, à combien vous souhaitez que le livre soit vendu. C’est à partir de tout cela que l’éditeur aura une note. Et on va retenir le meilleur, même si vous êtes 20 à postuler.  C’est une seule personne qui passe.

Est-ce le principe ?

Moi je crois, je ne peux pas douter des personnes qui ont été sélectionnées. J’ai soumissionné des titres où j’ai été sélectionné. J’ai soumissionné des ouvrages de littérature générale, ce n’est pas passé. Ceux qui ont été sélectionnés ont des livres meilleurs que moi.  Je ne peux douter de cela. Car, les éléments de la critériologie sont connus par tous les éditeurs. Ça ne sert à rien d’être un mauvais perdant. Si je perds, je vais me remettre en question pour m’améliorer afin que la prochaine fois, je gagne.

Pour quelle raison y a-t-il polémique sur les 80% pour le marché local et 20% pour l’étranger ?

Cette polémique est due au fait qu’il y a méconnaissance des acteurs de la chaîne du livre au Cameroun. Ce sont le libraire, l’imprimeur, l’éditeur, l’auteur.  La commission statue seulement sur le volet édition. Les éditeurs camerounais ont amélioré leur score par rapport aux étrangers. En 2004, j’ai fait une interview à Cameroon tribune où j’ai déclaré que la plupart des 80% était détenu par les étrangers contre 4,9% pour les Camerounais. Aujourd’hui, 20% des parts de marché reviennent aux Camerounais. La polémique est due au fait que je ne sais pas où est ce que les imprimeurs ont pris leurs informations en supposant que le Premier ministre aurait instruit la commission de faire produire localement les livres scolaires. Le Premier ministre ne peut pas instruire la commission. Car, elle n’a pas encore qualité de sélectionner les imprimeurs pour l’instant. Pour l’instant, le travail de la commission se limite à la sélection des éditeurs. Pour sélectionner les imprimeurs, il fallait lancer un appel d’offres d’impression. D’où vient donc cette polémique ? Ces imprimeurs ont communiqué dans les radios et télé. La commission nous a invités, elle a invité les imprimeurs pour une rencontre be to be. Nous leur avons proposé ceci pour l’instant. Au vu du prix de vente attendu par l’Etat, vous n’êtes pas compétitifs. Mais en tant qu’entreprises citoyennes, nous sommes prêts à vous accompagner à la formation nécessaire pour faire un plaidoyer auprès du gouvernement afin de rendre ce secteur compétitif. Mais ils ont refusé notre offre parce qu’ils ont cru qu’ils pouvaient faire pression. Mais l’Etat sait que le Cameroun, c’est un pays libéral. Je l’ai rappelé aux imprimeurs. Une instruction, fusse-t-elle du Premier ministre, n’est pas au-dessus de la loi. La commission ne sélectionne pas pour l’instant les imprimeurs. Lorsqu’il y aura un appel d’offre d’imprimeurs, ils pourront faire leur travail. Ce qui s’est passé est que nous, en tant qu’éditeurs nationaux, avons fait notre plaidoyer. Il y avait un critère presque éliminatoire comme le critère de pouvoir financier. Je peux dire que moi Nadjiber, j’ai mon livre qui est de très bonne qualité, qui a le même prix qu’Edicef. Edicef, c’est une entreprise française qui a plus de deux siècles d’existence. Si vous voulez mettre le pouvoir financier sur la balance avec le pouvoir financier de Nadjiber, la bataille est perdue d’avance. On a dit à l’Etat qu’à contenu égal, faites prévaloir la préférence nationale. C’était notre plaidoyer. Mais les gens ont mal lu, ils ont cru que notre plaidoyer était l’imprimerie. Mais pour parler d’égal à égal avec les autres, on a amélioré notre manière de monter les livres et on a également amélioré notre manière de négocier. Car, Edicef vient au Cameroun en passant par la Chine, par l’Inde, par l’Espagne pour être compétitif. Désormais, nous utilisons les mêmes armes qu’eux.

Il y a certains de vos confrères qui disent que c’est certes vrai que le pourcentage a été revu à la hausse, mais les 20 % sur le plan financier représente plus. L’enveloppe est plus conséquente que les 80%. Car, les étrangers ont les livres de maths, français, anglais. Des livres dont les parents ne peuvent se passer. Etes-vous de cet avis ?

Dans la liste officielle, si vous parcourez de la Sil au cours moyen 2 vous allez voir qui est qui dans les cursus scolaires. À dire comme ça d’emblée que les éditeurs du Nord, ou alors les éditeurs étrangers ont le contrôle, je ne pense pas. Pour la rentrée qui vient de s’écouler, les livres de mathématiques appartiennent certes aux étrangers. C’était « Major » qui avait le livre de français au Cours Moyen 1, au Cours Elémentaire 2, Cours Moyen 2 et il avait aussi le livre Cambridge qui étaient des livres pour le primaire. Si on fait un calcul, une comptabilité analytique qui prenne en compte tous les différents titres, on ne peut pas parler de 80, 20. On va peut-être parler de 50-50 ou de 50-45, en faveur des éditeurs camerounais.

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